Claude se déshabille devant Wall Street !

By | 3 novembre 2026

On l’attendait depuis juin. Le 26 octobre, Anthropic a rendu public son S-1, et un avenant vient d’y ajouter les comptes du troisième trimestre 2026. L’introduction est attendue pour la mi-novembre.

Mais qu’est-ce qu’un formulaire S-1 ? Il s’agit du rapport que doit soumettre à la SEC (Securities and Exchange Commission – équivalent US de l’AMF) toute société souhaitant s’introduire en bourse sur le marché américain.

Pour la première fois, une scale-up d’IA ouvre ses livres comptables. Et il y a de quoi halluciner : en guise d’apéritif sachez-juste que le CA a été multiplié par 13 entre 2025 et les neufs premiers mois de l’année 2026… une croissance jamais vue dans le logiciel, une perte nette à douze chiffres, et un carnet de commande qui ferait pâlir un État. Décryptage.

Le CA d’Anthropic a été multiplié par 13 entre 2025 et les neufs premiers mois de l’année 2026 assortie d’une perte nette à 12 chiffres !

17 milliards en un trimestre

Commençons par le haut du bilan comptable : 33,2 milliards de dollars de chiffre d’affaires sur les neuf premiers mois de 2026, contre 2,5 milliards un an plus tôt. Soit +1 206 %. Le seul troisième trimestre pèse 17 milliards, quand l’année 2025 entière plafonnait à 4,6.

Le seul troisième trimestre 2026 pèse 17 milliards, quand l’année 2025 entière plafonnait à 4,6.

Et l’exploitation suit. La perte opérationnelle fond à 1,3 milliard sur neuf mois, contre 5,2 un an plus tôt. En version ajustée, c’est un bénéfice de 4,1 milliards, soit 12 % de marge. Mieux : l’activité a généré 6,6 milliards de cash.

Alors pourquoi 104 milliards de perte nette ? Parce que 94,3 milliards correspondent à la réévaluation des obligations convertibles. Plus Anthropic vaut cher, plus cette dette « coûte » en comptabilité. Une perte d’écriture, pas un trou dans la caisse.

Une machine à cash très B2B

Le modèle est simple : on paie à l’usage.

  • 79 % du chiffre d’affaires vient de la consommation facturée au token,
  • 21 % des abonnements.

Et ce sont les gros comptes qui font la loi. Plus de 11 900 clients dépensent au moins 100 000 dollars par an, contre 950 un an plus tôt, et pèsent 74 % des revenus. Tout le Fortune 10 y est, plus de la moitié du Fortune 500 aussi.

Le cheval de Troie s’appelle Claude Code. Un utilisateur entreprise sans l’outil dépense moins de 75 dollars par mois. Les 5 % les plus actifs qui l’utilisent dépensent vingt fois plus. D’où une vente croisée assumée : on entre par l’API, on pousse Code aux développeurs, puis Cowork au reste de l’entreprise. Résultat affiché : une rétention nette des clients d’environ 90%.

La rétention nette des clients dépasse les 90%.

Autre ressort : quand les prix baissent, les volumes explosent. Après le lancement d’Opus 4.5, moins cher, la croissance trimestrielle est passée de 48 % à 132 %. Opus 5.5 vient encore de réduire le coût par tâche de 40 %.

Côté distribution, Anthropic vend via AWS, Google Cloud et Azure, mais garde le contrat client et fixe ses prix. Les clouds touchent une commission. Ceux qui ont vécu les guerres de marge entre plateformes et revendeurs dans l’Adtech apprécieront le montage.

Le pari à 895 milliards…

Voilà le vrai sujet. Anthropic s’est engagée sur environ 895 milliards de dollars d’investissement en développement logiciel et en d’infrastructure jusqu’en 2045. Dont 447,5 milliards d’ici fin 2030, et près de 70 milliards dans les douze prochains mois.

La logique ? Les capacités de calcul se réservent 12 à 18 mois à l’avance. Quand la demande déborde, il faut acheter de la capacité de calcul à court terme, nettement plus cher. C’est exactement ce qui a fait replonger le T3 dans le rouge : 5 milliards de capacité de calcul d’appoint. D’où le virage vers des data centers dédiés, sous la bannière Anthropic Direct.

Pour tenir, la société aligne 146,6 milliards de liquidités et 77 milliards de financements mobilisables chez ses partenaires. Et environ 214 milliards d’engagements restent conditionnels ou résiliables.

Ce que le prospectus avoue lui-même

Un S-1, c’est aussi l’inventaire de tout ce qui peut mal tourner. Celui-ci ne fait pas exception.

  • 5 à 7 % du chiffre d’affaires vient de clients qui enfreignent la politique d’usage. Ces revenus ont vocation à disparaître.
  • Plus de 80 % du CA du T3 dépend de modèles sortis dans les six mois précédents. Rater une sortie coûterait cher.
  • 32,3 milliards de rémunération en actions attendent d’être comptabilisés, avec un gros choc prévu au trimestre de l’IPO.
  • Les clouds sont à la fois fournisseurs, investisseurs, distributeurs… et concurrents.
  • La société prévient elle-même : la croissance va ralentir, et les marges vont faire du yo-yo au rythme des dépenses variables liées à la capacité de calcul nécessaire à répondre aux requêtes de ses clients.

Enfin, le statut de société à mission a un prix : 5 % du capital versé à un fonds d’intérêt public, et des émissions supplémentaires possibles à chaque hausse de 50 % du cours.

Ce qu’il faudra surveiller

Anthropic débarque en bourse avec un profil hybride : le chiffre d’affaires d’un éditeur installé, la croissance d’une scale-up et le bilan d’un industriel de l’infrastructure. Une seule question va obséder le marché : la demande suivra-t-elle le rythme des engagements ?

Trois indicateurs donneront le ton dès les premiers trimestres cotés. D’abord la marge opérationnelle ajustée, à 15 % au T3. Ensuite la part de capacité de calcul d’appoint, qui ronge cette marge. Enfin le nombre de clients à plus d’un million de dollars, déjà plus de 1 900. Rendez-vous mi-novembre pour la cotation.

Ça va chauffer à Wall-street !

Eric Gueilhers

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